La petite histoire du mot «courriel», une quête qui a du caractère

 

Le mot « courriel » a bien failli ne jamais exister. Pire encore, il aurait pu être « mél », pour message électronique. Mais Azim Mandjee, alors technolinguiste à l’Office québécois de la langue française (OQLF), a eu un éclair de génie qui a tout changé. C’était en 1997.

Dans les années 1990, le terme mél était déjà adopté en France. Mais des voix s’élevaient pour dire que cette contraction ressemblait trop à la formule anglaise mail, ce qui pouvait porter à confusion. Et si on prenait une partie du mot courrier et une partie du mot électronique pour créer le mot-valise courriel? L’idée a fait son chemin dans la littérature.

Azim Mandjee a pris connaissance de ce néologisme et a soumis cette suggestion à un comité de linguistes de l’OQLF, qui l’a adopté comme terminologie officielle de l’OQLF pour remplacer email.

Azim Mandjee détaille l'usage du mot « courriel » dans un article publié à l'automne 1997 dans la revue d'information sur la langue française « Info langue ».
Azim Mandjee détaille l’usage du mot « courriel » dans un article publié à l’automne 1997 dans la revue d’information sur la langue française « Info langue ».

 

Ce néologisme a été plus tard la source d’inspiration de pourriel, jonction entre poubelle et courrier électronique.

Selon lui, c’est même le terme courriel qui a lancé la tendance à la création de mots-valises dans les néologismes de la langue française.

 

De l’Afrique à l’OQLF

Né à Madagascar de parents indiens parlant le gujarati, Azim Mandjee n’a appris le français qu’à son entrée à l’école, à l’âge de six ans. Afin de fuir le régime communiste qui s’emparait de l’île africaine, il s’est installé en France, où il a étudié et travaillé en informatique, jusqu’à ce qu’il reçoive une convocation du ministère de la Défense pour faire son service militaire obligatoire, une mesure abolie en 1997.

Un concours lui a permis de faire ce service militaire à l’étranger, plus précisément à l’Université de Montréal (UdeM), où il a travaillé pendant 12 ans à créer, entre autres, des bases de données pour trouver plus facilement des spécialistes francophones.

En 1992, l’OQLF a cogné à sa porte. À cette époque, l’article 141-9 de la Charte de la langue française (la loi 101) était en voie d’être adopté. Il exigeait non seulement que les entreprises utilisent le français, mais aussi que les technologies de l’information, donc les logiciels et le matériel, comme les imprimantes, se plient aux mêmes obligations.

Son mandat : s’assurer que le français et la technologie aillent bien ensemble. On m’a dit : «Ça n’existe pas. Alors, invente! Fais tout ce que tu veux, explore et va voir qui tu veux.»

Une quête qui a du caractère

Pour arriver à franciser, il me fallait la terminologie, des logiciels en français, et que ces logiciels soutiennent toutes les caractéristiques du français, comme les accents, le format de date, [etc.], détaille Azim Mandjee.

Le chantier initial du technolinguiste a été de recenser pour la première fois l’ensemble des caractères du français, des ligatures oe et ae aux accents — même ÿ, un caractère dont Azim Mandjee aime rappeler l’existence.

C’était un vaste projet, car à l’époque, il n’y avait pas même un clavier capable de générer tous les caractères du français.

Une citation deAzim Mandjee

Il n’y avait pas de clavier… jusqu’à ce qu’Azim Mandjee collabore pour créer le clavier normalisé en français canadien, en 1992.

On le reconnaît par la présence en une seule touche des caractères accentués les plus utilisés en français, soit le Ç, le À et le Ù, ce dernier étant placé dans le coin inférieur gauche.

 

Le clavier normalisé en français canadien est visible encore à ce jour sur les ordinateurs de la marque Apple.
Le clavier normalisé en français canadien est visible encore à ce jour sur les ordinateurs de la marque Apple.

Encore à ce jour, c’est cette disposition que l’on trouve sur les ordinateurs Apple et dans les systèmes Microsoft Windows vendus au Québec, des ententes que le technolinguiste a négociées lui-même avec ces géants du web.

Et il n’est pas utile qu’au Québec : la variété de ses accents le rend compatible avec 14 langues latines.

 

Des textos en français, SVP!

Comme tout technolinguiste francophile qui se respecte, Azim Mandjee se fait un devoir de soigner son écriture — tout accent compris — même lorsqu’il envoie des textos.

Cette habitude louable a d’ailleurs été au centre de querelles entre sa femme et lui au début des échanges par messages textes.

Si je me souviens bien, j’étais avec Telus, et ma femme, avec Bell. Je lui avais envoyé un texto afin de l’aviser que je l’attendais à tel endroit. Elle affirmait ne jamais avoir reçu le message texte. Et on a commencé à s’engueuler, raconte-t-il, sourire en coin.

En investiguant pourquoi le message ne s’était pas rendu à destination, Azim Mandjee s’est aperçu que les textos contenant un caractère accentué ne passaient pas.

Alors collaborateur à la revue Protégez-vous et pour de nombreuses autres publications, il a réuni les trois principaux opérateurs de télécommunications du pays : Bell, Telus et Rogers — Vidéotron n’existait pas encore. Je leur ai dit : imaginez que je sorte un article affirmant que vous ne soutenez pas l’une des langues officielles du Canada.

À l’époque, c’était une bataille de tous les instants. Il ne suffisait pas que ce soit en français, il fallait que ce soit adapté pour le Québec.

Une citation deAzim Mandjee

Comme j’étais dans la technolinguistique, je savais quoi activer dans les serveurs de Bell, de Rogers et de Telus […] pour que ça fonctionne. Ils m’ont dit : «Dis-nous quoi faire, et ce sera fait.»

Depuis ce jour, les textos envoyés avec des mots accentués arrivent à destination. Et c’est grâce à M. Mandjee.

Technolinguiste un jour, technolinguiste toujours

Les défis terminologiques en technologie sont nombreux aujourd’hui, notamment en raison du développement rapide des innovations, dont la mort est parfois aussi soudaine que la naissance.

Il faut que l’Office soit très alerte sur la chose. Il faut agir vite, être présent et marteler, insiste-t-il.

J’ai travaillé 28 ans à l’Office, j’aime beaucoup l’Office. Mais il est lent. Il faut vraiment brasser la cage pour que les choses avancent.

Une citation deAzim Mandjee

Bien qu’Azim Mandjee soit aujourd’hui à la retraite, on ne peut dissocier le technolinguiste de l’homme. Il continue donc le travail, cette fois pour le compte de l’organisme DataFranca, data et franca provenant du latin et non de l’anglais, s’empresse-t-il de préciser.

Il collabore avec des terminologues et des scientifiques pour trouver des équivalents en français de milliers de mots du vocabulaire de l’intelligence artificielle (IA). L’OQLF en compte de 80 à 100 à ce jour. Nous, on a plus de 8000 termes. On approche des 9000! dit-il, enthousiaste.

Ce sont 101 termes de cette liste qui se trouvent dans le livre Les 101 mots de l’IA, paru il y a deux ans, un hommage à la loi 101, note-t-il. Les mots, leurs définitions et leurs équivalents en français sont répertoriés dans un lexique offert en ligne et sur une application mobile qu’il a développée.

Les travaux d’Azim Mandjee ne s’arrêtent pas là. Il met la main à la pâte pour deux autres livres en préparation : un sur l’informatique quantique et un sur la photonique, un domaine de pointe lui aussi lié à la technologie.

À la question de savoir s’il utilise l’intelligence artificielle pour trouver de nouveaux mots, il répond par la négative et ajoute, les yeux brillants : L’IA permet de trouver de nouveaux matériaux. Pourquoi pas de nouveaux mots? Je vais le proposer aux linguistes!

 

 


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